***

Par itchane


*


Peu après.

 

Des miettes noires tombaient sur les carreaux de la toile cirée, se collaient aux doigts et aux mentons ; les cœurs fondants et encore chauds tapissaient les langues et les dents ; le parfum de chocolat ravissait les jeunes palais.
 

Raphaël finissait goulument sa deuxième part de gâteau tandis que le blondinet lorgnait déjà sur une troisième. Avec hésitation toutefois, il commençait à ressentir un début de mal au ventre, sans doute provoqué par la vitesse à laquelle il avait englouti les deux premières. Les yeux brillants, il tendit malgré tout la main vers le plat, la tentation était trop forte.

Mamé leur avait pressé des oranges - les toutes dernières de la saison - et se réconfortait en les regardant se régaler. Rien de tel que d’observer deux têtes blondes mangeant à plein doigts un immense gâteau au chocolat pour se mettre un peu de baume au cœur.

Alors que Raphaël tendait son regard vers le plat, elle l’arrêta en levant son doigt.
— Avant de te resservir, va donc apporter une part et un jus à la liseuse, lui dit-elle en plaçant un morceau de gâteau dans une petite assiette et remplissant un plein verre de jus d’orange.
Raphaël fit la moue.
— Elle peut venir le chercher elle-même…
— Elle est plongée dans son livre. Va.
Le garçon se leva mollement, prit l’assiette et le verre.
— C’est plutôt à Frank qu’il faudrait amener une part, marmonna-t-il.
— Ha oui ? Pourquoi ? demanda Mamé étonnée.
— Il a l’air bizarre, il est plus à sa fenêtre et ça fait plusieurs fois qu’il traverse la cour. Du gâteau, ça le rendrait carrément plus heureux je suis sûr.
Mamé ne put cacher la pointe d’inquiétude qui crispa son regard pour une fraction de seconde.
— Laisse-le tranquille, lui répondit-elle finalement. Va porter ça à la liseuse, allez.
Raphaël soupira bruyamment et se dirigea vers la cour en faisant attention de ne rien renverser.
— Je t’attends ! lui lança le blondinet encore neuf de bonnes intentions.

Raphaël traversa la cour en diagonale, passant discrètement devant l’ancienne, toujours assoupie.

À l’ombre des briques, assise en travers du banc en pierre et le dos bien droit collé au mur qui le bordait, la liseuse lisait toujours.
Elle leva ses yeux pour voir Raphaël approcher et s’arrêter à deux pas d’elle.
— Tu lis quoi ? lui demanda-t-il.
Il savait qu’elle n’aurait pas envie de répondre. Il était un gamin ; bruyant, bavard, indiscret et bien trop intégré à la vie de la communauté. Un ennemi. Il n’aurait d’ailleurs jamais osé la déranger d’habitude, mais il connaissait le pouvoir du gâteau au chocolat de Mamé. Aussi se sentait-il d’humeur aventureuse. Il s’était posté juste assez loin du banc pour qu’elle ne puisse pas lui prendre directement son dû des mains, sachant qu’elle ne s’abaisserait jamais à quitter son poste et marcher jusqu’à lui pour s’en saisir.
La liseuse hésitait entre le meurtre et la gourmandise.
L’air se glaça, mais ne put empêcher le parfum de chocolat encore fumant de se propager jusqu’aux narines de l’adolescente.
Raphaël arborait un regard faussement naïf, attendant la réponse à sa question.
— “Demain les loups” répondit-elle du ton le plus détaché qu’elle put trouver.
— Ça parle de quoi ? demanda Raphaël.
Loin sous la frange épaisse et le verre de lunette, il crut voir une flamme étinceler dans les yeux de son interlocutrice.
Il comprit qu’il avait un peu trop poussé sa chance ; il venait de mettre sa vie dans une balance, face à une part de gâteau de chez Mamé et un jus d’orange.
— D’un futur dans lequel les humains auraient disparu et laissé leur place aux loups.
— Ha ? En fait, j’avais lu que ce seraient plutôt les rats qui prendraient le dessus…
— Et bien là ce sont les loups, le coupa la liseuse d’un ton glacial.
— Ha. Ça semble assez cool.
L’instinct de survie de Raphaël lui avait appris à s’arrêter à temps dans ses explorations. Il fit un pas en avant, tendit l’assiette et le verre à bout de bras et, dès que la brunette les eut attrapés, s’enfuit en courant sans se retourner.

Alors qu’il traversait le carré d’herbe, il fut surpris de voir plusieurs pommes étalées au sol, au milieu des cerises déjà tombées de l’arbre. Mais il avait le diable dans son dos et une promesse de gâteau au chocolat devant lui, alors il ne s’arrêta pas sur ce mystère.

Dans la cuisine de Mamé, le blondinet n’avait pas su tenir sa promesse et avait déjà dévoré une quatrième part sans lui.
— Merci de m’avoir attendu.
Il ignora le regard navré de son camarade et s’assit à ses côtés, pressé de rattraper son retard. 

 

— Non mais, il était temps que j’arrive ! se fit entendre une voix claire issue d’une tête ébouriffée qui fit son apparition dans l’encadrement de la porte de la cuisine. Les joues roses abondamment tachetées et les cheveux châtain foncé retenus en une rapide queue de cheval, la jeune femme entra en trombe, short court bien rempli et basquettes blanches.
— Bonjour Mamé ! lança-t-elle en souriant avant de revenir braquer son regard sur les restes de pâtisserie. Hé beh, on se gêne pas les deux là, à peine l’odeur arrivée dans mon appart’ et le temps de descendre, y’en a déjà presque plus ! Goujats…

— ‘Lu la voisine, tenta de formuler Raphaël sans se tourner vers elle, trop occupé à mâcher un énorme morceau de gâteau, à lancer sa main vers une nouvelle part et à porter le verre de jus d’orange à ses lèvres, le tout en même temps.

Son camarade, assis à côté de lui, était aimanté par cette apparition ; il ne parvenait pas à détacher son regard de la nouvelle venue. Lorsque ses yeux ronds croisèrent ceux de la jeune fille, il se détourna subitement pour fixer la toile cirée, avala bien trop vite sa gorgée d’orange et se réfugia dans une bouchée supplémentaire de chocolat.

La voisine portait un simple débardeur qui se tendait sur ses seins généreux et rebondissant à chacun de ses pas. Le mot “MAGIC” appliqué en argent sur le t-shirt, en était tout déformé. Le blondinet aimait bien le regarder bouger, le mot, ainsi que les deux volumes mouvants qui le gonflaient par en dessous et dont il voyait la peau par moment, quand la voisine se penchait sans aucune pudeur pour attraper ou ramasser quelque chose. Il n’était pas tout à fait sûr de savoir pourquoi mais cela lui plaisait grandement tout en lui faisant rosir les oreilles.

— Toujours dans tes révisions ? demanda Mamé en apportant un verre de jus supplémentaire, pressé et servi avant même que les fesses de l’étudiante ne se soient posées sur l’une des chaises.
— Toujours, lui répondit la voisine en soupirant. Ma vie se résume aux révisions depuis le début des vacances. Je n’ai jamais vu une dernière ligne droite aussi longue !
— Hâte de passer tes exam’ alors ?
— Ha non, quand même pas…
Elle se saisit d’une part du gâteau et mordit dedans férocement. 

Des mèches rebelles lui tombaient dans le cou en spirales, gigotant suivant ses mouvements.
Sa peau était blanche de n’être pas beaucoup sortie récemment. 

Quand elle eût fini sa part - puis une seconde car elle était du genre à craquer aussi -, elle se leva pour se laver les mains dans le grand évier de la cuisine, remercia Mamé pour son talent de pâtissière et repartit avec la même énergie qu’elle était venue. En passant la porte, elle essuya ses doigts directement sur son short en une négligente caresse qui laissa des traces sur son arrière-train.

— J’aimerai tellement vivre au Hameau, déclara le blondinet.
— Ah bon ? Pourquoi ? s’étonna Raphaël.
— Tout est parfait ici.


*

 

Au Hameau, ailleurs,
au même moment.

 

 

— Mais t’es carrément chiant !
Raphaëlle se secoua rageusement la tête pour faire tomber de ses longues boucles claires les feuilles mortes et la terre que le sale blondinet venait de lui mettre dans les cheveux. Il était arrivé par derrière en contournant le tronc tandis qu’elle dessinait tranquillement, le dos appuyé au cerisier.
— En plus t’as sali mon dessin ! cria-t-elle alors que l’autre s’enfuyait en rigolant.
Et dire qu’elle se trouvait là uniquement parce que son père lui avait demandé d’aller plutôt jouer dehors. Quelle idée, déjà que ce n’était pas pratique de dessiner en tailleur sur le sol, mais en plus le sale blondinet rôdait toujours dans le coin - sans que personne ne sache vraiment pourquoi d’ailleurs - et finissait immanquablement par l’embêter.
— Et en plus j’en ai dans mon t-shirt maintenant… geignit-elle en se tortillant pour tenter de faire tomber les morceaux de feuilles qui lui grattaient le cou. 

Raphaëlle chercha de l’aide du regard dans l’espoir qu’un adulte présent puisse rétablir un peu de justice. Mais il n’y avait évidemment personne d’autre alentour que l’ancienne somnolente, qui ne lui serait d’aucune aide en la matière.
Elle n’essaya pas de sauver son dessin, il était raté de toute façon et puis elle n’avait plus envie de dessiner. Elle voulut rentrer chez elle, mais en voyant les crayons et papiers qu’elle avait encore laissés s’éparpiller en tous sens, elle comprit qu’il lui faudrait d’abord tout ranger. Rebutée, elle décida plutôt de laisser en l’état et d’aller se dégourdir les jambes à la place. 

Elle vit avec satisfaction le sale blondinet tenter sans succès de monter sur le vélo blanc. Il faillit chuter en tentant un démarrage trop volontaire, puis décampa avant de se ridiculiser davantage, abandonnant le véhicule sur le flanc à quelques mètres de son emplacement initial.

Raphaëlle s’approcha de la fontaine, s’assit à son bord et plongea sa main et son regard dans l’eau fraîche. Elle se demandait souvent de combien s’était profond. Elle avait bien pensé à un système, fait d’un caillou et d’un long fil, qui lui permettrait de mesurer la distance. Mais au moment de mettre en place son projet, elle avait chaque fois abandonné l’idée, certaine que le sale blondinet viendrait forcément l’embêter, se moquer d’elle et l’empêcher de mener à bien son expérience.

Sinon, elle pouvait peut-être aller demander directement à l’ancienne. Elle avait toujours des histoires à raconter et celle de la sirène était l’une de ses préférées.

Raphaëlle se dirigea vers le fauteuil qui tanguait comme à son habitude de l’autre côté de la cour.

— L’ancienne ?
L’ancienne sursauta. Elle ne l'avait pas entendue arriver.
— J’ai lancé une pièce dans la fontaine hier, mon vœu ne s’est pas exaucé, dit Raphaëlle les sourcils froncés.
— Patience, la fontaine ne fonctionnent pas ainsi. Et la sirène n’est pas à ton service ; si tu fais soudainement le vœu d’avoir une bonne note à ton contrôle de mathématiques alors que tu n’as pas révisé, il ne risque pas d’être exaucé.
— J’ai pas demandé ça, j’ai toujours des bonnes notes en mathématiques et puis c’est les vacances de toute façon, répliqua Raphaëlle avec un regard de défi.

La réplique fit rire l’ancienne.
— C’était un exemple, je sais que tu es très bonne élève. Ce que je voulais dire, c’est qu’il ne s’agit pas de faire un vœu direct et intéressé pour ensuite voir ta vie changer du jour au lendemain. La sirène a ses raisons, ses manières et sa logique. Elle te surprendra sûrement. Tu as bien fait de jeter ta pièce et tu auras toujours raison de le faire. Maintenant fait de ton mieux de ton côté et attends voir. 

Un silence suivit cette déclaration, puis :
— L’ancienne, tu me racontes encore l’histoire de la sirène ?
 



*


L’histoire de la sirène : 

 

Il était une sirène,
qui vivait dans les profondeurs d’une large fontaine.
Un bassin mystérieux dont on ne voyait jamais le fond,
et dont personne ne pouvait se rappeler le nom.

La sirène avait de grands pouvoirs,
elle exauçait les vœux contre de l’or ou une belle histoire.
Impossible de la voir, elle était à la fois partout et nulle part.

Dans l’eau et le noir, elle entendait l’écho des conversations
et se sentait parfois seule, loin du monde et de ses distractions.
Alors un jour, exauçant son propre vœu,
elle quitta fontaine et magie pour se joindre à “eux”.

 


*

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Joke
Posté le 04/04/2020
ohhh mais tu as publié des nouveaux chapitres, je n'avais pas vu!
Je viens de dévorer celui-là et je vais lire le second mais je commente déjà ici.
'tout est parfait ici" HIHI j'ai ri, c'est mignon.
J'aime beaucoup le nouveau personnage de l'étudiante avec son mini-short, elle dégage de l'énergie positive. En revanche la liseuse qui envoie balader le petit garçon m'a un peu refroidie..
Toujours aussi magique ton univers, on en redemande. Je commence à avoir des hypothèses sur l'ailleurs... Allez je fonce lire la suite.
itchane
Posté le 05/04/2020
Bonjour Joke !

Merci pour ton si gentil commentaire !

Haha oui, c'est vrai que la voisine et la liseuse sont un peu aux antipodes l'une de l'autre ^^"

Hohooo des hypothèses ? Tu me diras si elles se vérifient ^^

merci encore ♥
Liné
Posté le 28/03/2020
Mais pourquoiiiii (*cri désespéré*) n'a-je pas poursuivi ma lecture plus tôôôôt ?

(en réalité j'avais complètement oublié que j'avais 2 chapitres non lus...)

Heureusement pour moi, ce chapitre offre des scènes de la vie quotidienne qui me permettent de raccrocher les wagons, et que tu arrives très bien à décrire et à embellir. J'ai l'impression qu'elles ont de l'importance, ces scènes, que ce soit pour l'intrigue avec des significations que je ne saisis pas encore, ou juste, tout simplement, pour leur beauté. Et je reste sacrément embarquée !

J'ai une théorie sur la fontaine (ça y est ça commence, les théories capillotractées) : et si les deux "ailleurs", étaient les deux côtés de la fontaine... ? Dessous-dessus ?

A très vite !
itchane
Posté le 05/04/2020
Hello Liné !

merci merci d'être repassée dans le coin pour lire la suite et la commenter ^^

C'est vrai que ce n'est pas toujours évident de retrouver ses petits dans une histoire après quelques temps ^^

Normalement (enfin j'espère ^^) il n'y a rien de complètement gratuit dans les scènes que je choisies de raconter, après je ne dirais rien sur les éventuels indices laissés : P

Je ne dirais rien non plus sur les premières théories naissantes : D

Merci encore Liné de ta lecture ♥♥
Keina
Posté le 23/01/2020
Encore un super chapitre, malgré ma trop longue coupure! Il y a plein de mystères entre ces deux réalités et cette histoire de sirène... Je me demande où tu veux nous emmener !
itchane
Posté le 17/02/2020
Hello Keina,

merci de ta lecture !
Oui, le mystère s'épaissit... en même temps que mes publications se raréfient x'D
Merci d'être toujours là ! ♥

Je vais essayer de me botter le c** pour poster la suite. J'ai encore plusieurs chapitres d'avance pourtant, mais le fait de bloquer dans l'écriture depuis quelques mois a une répercussion étrange sur ma motivation à poster aussi, c'est mal !

Ton commentaire me fait beaucoup plaisir et me redonne du courage, me rappelant que la suite attend ! Merci encore ♥♥
Stella
Posté le 09/12/2019
Salut itchane, Ce bout d'histoire est bien écrit. Fondante comme un gâteau au chocolat. L'histoire de la sirène est toute mignonne. Du coup je suppose qu'elle se cache parmi les habitants mais de quelle réalité. J'ai hâte de comprendre le mystère autour des fruits tombés de l'arbre. Je pense que le degré de curiosité de ton lecteur influencera fortement son ressenti. J'ai arrêté de me poser des questions et je prend ton histoire comme elle vient. Je me laisserai bercer jusqu'à la fin. A bientôt pour la suite. Tu en es où de ton côté ?
itchane
Posté le 09/12/2019
Stella !

Fidèle à la lecture et au commentaire, je t'en remercie énormément ! ♥
Oui je vois que la plupart des plumes ne cherchent plus vraiment à résoudre les énigmes dispersées, ce qui n'est pas si grave (je crois...), tant que je ne perds pas trop l'attention ou le plaisir de lecture en route ^^"

Je ne comptais pas faire très long en nombre de pages ni en nombre de révélations de toute façon, alors j'espère que se laisser porter suffira jusqu'au bout.
Si jamais tu devais décrocher à un moment, n'hésite pas à me le dire :)
Sorryf
Posté le 26/11/2019
toujours aussi doux et mystérieux, avec un nouveau personnage (la lectrice).
Et la partie en italique très intrigante, on dirait un monde parallèle, un reflet un peu troublé dans l'eau.
Ton texte me fait me poser mille questions, mais bizarrement je n'ai pas trop envie de courrir après des réponses, j'aime bien cette étrangeté !
itchane
Posté le 02/12/2019
Hello Sorryf !
Je t'ai vue de loin au restau samedi, mais les hasards des placements ne nous ont de nouveau pas permis de discuter...
une prochaine fois ! ♥♥

Merci beaucoup pour ce commentaire, je suis contente que l'ambiance ne retombe pas, ce n'est pas évident à tenir car il ne se passe pas grand-chose ^^" alors si tu me dis que tu restes accrochée, ouf ! : D

Merci encore de ton passage !
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